Jour de l'indépendance à Constantine.


Le 1er juillet 1962, jour tant attendu par les Algériens, suscite une inquiétude grandissante chez les Français d'ALGERIE au fur et à mesure que les jours passent. Certains ont pris la décision de fuir vers la métropole, avant la date fatidique, laissant leur maison, abandonnant très souvent leur mobilier et ce qui les peine le plus est l'abandon de leurs morts dans les cimetières. Beaucoup craignent un bain de sang, des débordements envers les quelques Français encore présents, ainsi que la profanation des tombes.

Raymond et Marie-Claude B sont partis à la fin de l'année scolaire, nous voilà donc tous les deux à CONSTANTINE avec un très petit nombre de Français. Marcelle et Henri T sont d'accord avec moi pour vivre l'événement en direct dans la rue ! La confiance et l'inconscience de la jeunesse m'amènent à rejoindre le centre ville sur la Place de la Brèche où une vraie marée humaine déferle dans la rue et sur les trottoirs.

Pierre, comme tous les autres militaires en poste à CONSTANTINE ce jour là, sont consignés dans les casernes. Pas question de commettre de provocation. J'ai bien l'intention de mémoriser l'événement avec notre appareil photo. L'adjudant G du Service Froid, me confie le sien et le Lieutenant E, sa caméra.

Nous voilà partis à pied, tous les trois, curieux de voir ce spectacle. Il fait très beau et chaud, le ciel à CONSTANTINE est d'un bleu et d'une pureté qui le caractérise. La proximité du désert, avec son air sec, sans trace de pollution, et l'altitude (sept cents mètres) en sont la cause. Le ciel sur le littoral à ALGER, ORAN, BONE est très souvent chargé d'humidité, de vapeur d'eau et ne ressemble en rien à celui de CONSTANTINE.

L'ambiance est à la joie. Toute la population est dans la rue, c'est l'euphorie générale. Les responsables du F.L.N, le défilé des groupes, les scouts algériens par exemple mais aussi de jeunes garçons et jeunes filles entassés dans des camions débâchés poussent des youyous. On sent l'euphorie monter, voire l'hystérie. Des femmes voilées, ce jour là ont enlevé leur voile et pour manifester leur joie, défilent en pointant leur index en avant et le regard fixe en criant "Ben Bella yaya" ce dernier étant le chef du G.P.R.A : Gouvernement provisoire de la République algérienne. Nous sommes les seuls Français dehors bien entendu.

Des Caïds venus du bled, habillés en tenue d'apparat défilent sur leurs beaux pur-sang arabes, sur des tapis rouges, déroulés sous leurs pieds. Quel spectacle et quelle joie d'être le témoin d'une telle journée historique ! Je prends des photos et filme, à tel point qu'à plusieurs reprises, on m'interpelle en me demandant si je suis journaliste, si je viens de PARIS ? Evidemment, je réponds oui, je suis plus sûre de ne pas avoir d'ennuis, car au fond, rien ne me prouve qu'à un moment ou à un autre, une montée de racisme ne surgira pas d'un petit groupe.

Je joue donc le jeu de la journaliste-reporter qui prend des photos le jour de l'Indépendance. A tel point qu'un jeune homme (la trentaine) grimpe à un lampadaire et s'agrippe à une corbeille de fleurs à cinq ou six mètres de hauteur et me demande de le photographier ! Puis ; c'est une chaîne humaine se donnant la main, qui veut être immortalisée. Anecdote amusante d'ailleurs, quelques jours après avoir fait développer les diapositives, alors que j'étais dans mon bureau aux Ets MASCHAT, un homme répondant à une offre d'emploi se présente à moi afin d'être engagé. Et je reconnais non sans une certaine surprise, le jeune homme de la jardinière de fleurs de la Place de la Brèche ! Il me demande si les photos sont réussies et je lui propose de lui en faire retirer. Il reviendra quelques jours plus tard les chercher.

Cette parenthèse refermée, l'après-midi se déroule normalement, mais à un certain moment, Henri me dit " : Marie-Claude, il vaut mieux ne pas rester là, je viens d'entendre la réflexion d'un Algérien : "Que font ces Français ici ? Ils n'ont pas à être là… Nous n'insistons pas et je repars à la caserne rejoindre Pierre, à qui j'ai tant de choses à raconter !

Récit et photos de Marie-Claude Briand, qui a vécu ce jour de l'indépendance à Constantine, et qui est restée sur le Rocher, avec Pierre son mari, pendant plusieurs années après l'indépendance.

 

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